L’Urssaf emprunte directement sur les marchés… Et s’en félicite !
L’opération de 1,5 milliard d’euros a « rencontré un large succès », « les investisseurs apprécient de plus en plus le produit ! » se félicite chaudement la direction. Voilà ce que l’on peut lire dans le journal Les Echos. Enfin une bonne nouvelle sur le front de l’économie, serions-nous tentés de dire… Mais voilà, contrairement à ce que l’on pourrait croire, cet article ne commente ni l’activité d’une jeune start up française, ni de l’un de ces projets de réindustrialisation que nos politiques nous promettent comme le Messie pour redynamiser l’économie. Non, il s’agit malheureusement du dernier emprunt émis directement par… l’Urssaf ! Nous avons vérifié, il s’agit bien de l’édition du 20 avril du quotidien économique et non pas de celle du 1er avril…
Au pays de la « solidarité » et du grand méchant capital, comment diantre en sommes-nous arrivés à une telle extrémité ? Quel spectacle affligeant de voir la bonne vieille Sécu qui se déhanche sur le ground floor des marchés financiers pour tenter d’aguicher quelques créanciers qui ne rechigneraient pas à se faire quelques billets (à terme, quelques poignées de milliards…) sur le dos des cotisants captifs des prochaines années – c’est-à-dire : vous, nous, nos enfants… Ambroise Croizat, ministre communiste du Travail et de la Sécu en 1946, doit se retourner dans sa tombe alors même que nos LFistes de tout poil semblent aveuglés par leur keffieh et n’auraient rien vu passer… Qui veut le croire ?
Chronique d’un désastre annoncé
Pour répondre à cette question assez improbable, il faut procéder à un bref rappel historique :
- À la fin des années 1980 Philippe Seguin, alors ministre des Affaires sociales, réunit un « Comité des sages » pour faire un grand audit de la Sécurité sociale et anticiper les défis à venir. Au premier rang de ces « sages » figure Pierre Laroque lui-même, concepteur de la sécurité sociale « moderne », dans sa version d’après-Guerre. Le constat est sans appel : la population va considérablement vieillir au cours des prochaines décennies et la Sécu, quelles que soient ses branches (vieillesse, maladie, etc.), a été construite sur un modèle du « quoi qu’il en coûte », structurellement incapable d’affronter ce vieillissement sans précédent.
- Après l’avertissement des sages, la France va connaître une succession de discours grandiloquents pour annoncer de « grandes réformes » qui toutes font « pschitt ! ». Et pour cause : à chaque fois, les syndicats bloquent tout, de peur de perdre les rentes qu’ils tirent de la Sécu en toute opacité. Une commedia dell’arte à la française qui se rejoue inlassablement depuis quarante ans à chaque mandat présidentiel ou à chaque changement de majorité, les régimes spéciaux du secteur public n’étant, au bout du compte, jamais réformés, à commencer par ceux qui servent les retraites à fonds perdus.
- Résultat de ces renoncements : les cotisations sociales ont doublé en autant de temps et, comme cela n’a pas même suffi, des impôts spécialement affectés à la Sécu ont été créés à cet effet : CSG, CRDS, etc., pour ne citer que les plus connus. Rappelez-vous, ces nouveaux impôts devaient être provisoires… Mais ils nous enterreront tous, et font depuis longtemps de l’État français le champion du monde de la pression fiscale.
- Et là encore, ce n’était pas suffisant. Les astuces se sont alors multipliées pour maquiller les comptes et refourguer les impayés à l’État, lui-même archi-déficitaire, ou à des structures de défaisances créées à cet effet. Or, maintenant que la Cades (Caisse d’amortissement de la dette sociale) est pleine comme un œuf et qu’elle ne peut plus emprunter sans encourir la censure du juge, puisque le Conseil constitutionnel lui interdit désormais de reporter sans limite les déficits sur les jeunes générations, l’Urssaf s’endette en direct…
Voilà ce dont la direction de l’Ursaff se félicite… À ce stade, ce n’est plus « la méthode Coué » mais tout simplement prendre les Français pour des « gogos ». Pendant qu’on y est, pourquoi ne pas organiser un grand bal populaire avenue Duquesne, au siège du ministère, pour fêter ça ? À condition d’inviter les enfants, bien évidemment, car tôt ou tard, ce sont eux qui paieront l’addition !

