Une réforme dans la brume

À quelques jours des grèves auxquelles appellent les syndicats du secteur public, le gouvernement semble ne plus savoir lui-même quelle réforme il veut mettre en œuvre. Une certitude dans tout ce flou : les salariés du privé ne veulent plus payer les avantages du public.

Où va la réforme des retraites ? Ou plutôt, où va le gouvernement ? Le sait-il lui-même ? Deux ans après la mise en chantier d’une réforme annoncée comme le grand-œuvre du quinquennat, la cacophonie est complète. Les syndicats tirent à hue pour défendre les régimes spéciaux du secteur public, tandis que les ministres Agnès Buzyn, Gérard Darmanin et le haut-commissaire Jean-Paul Delevoye, tirent à dia pour que la réforme s’applique dès 2025 et ne soient pas réservées aux nouveaux entrants, comme semble le souhaiter le Premier ministre Edouard Philippe.

Quant à Emmanuel Macron, bien malin qui pourrait aujourd’hui définir sa position. La stratégie du « en même temps » atteint son paroxysme.

Si l’on résume la situation actuelle, une réforme dont le contenu reste des plus flous (Delevoye n’ayant formulé au mois de juillet que des « préconisations ») et dont personne n’est en mesure de préciser à qui elle s’appliquera (les nouveaux entrants ou l’ensemble des actifs ? Seulement le secteur privé seulement ou le secteur public aussi ?), provoque déjà des divisions jusqu’au sein du gouvernement et bientôt une grève massive de la SNCF et de la RATP, à l’appel de syndicats dont la vocation première est devenue la défense des avantages du secteur public.

Une fois de plus, le pays risque d’être bloqué et tous les Français – familles, actifs, retraités, handicapés… – vont être pris en otages. En outre, les entreprises vont souffrir, ce qui aura inévitablement des répercussions sur l’emploi – tandis que les grévistes issus du secteur public bénéficient, entre autres avantages, de la sécurité de l’emploi… Et sans réforme, la situation des retraites continuera à se dégrader, l’effort financier pesant sur des actifs de moins en moins nombreux en proportion des retraités.

Cela n’empêche pas Muriel Pénicaud, ministre du Travail, de continuer à prétendre, comme l’ont fait avant elle Jean-Paul Delevoye et Emmanuel Macron, que « le but [ de la réforme ] n’est pas financier », en ajoutant toutefois : « mais si votre régime est déficitaire, comment vous financez les retraites ? » Autrement dit, le « but » ne consiste pas seulement à rendre le système plus équitable, mais il est aussi budgétaire.

Comment en serait-il autrement, quand, selon le Conseil d’Orientation des Retraites (COR), les engagements de l’ensemble des régimes de retraite obligatoires avoisinent 8 000 milliards d’euros – à eux seuls, les engagement retraite des fonctionnaires de l’Etat étaient évalués en 2017 à 2 212 milliards d’euros ! Or, rien n’a été provisionné en prévision de ces dépenses.

La réalité, c’est que les retraites, premier poste de dépenses publiques, obèrent le budget national et creusent la dette. Si l’on ajoute ces 8 000 milliards d’euros d’engagements retraite non provisionnés, à la dette « officielle » (environ 2 400 milliards d’euros), on arrive à une dette totale équivalent à plus de quatre années de PIB. Autrement dit, si l’on voulait rembourser la dette, il faudrait y consacrer la totalité des richesses créées par les Français pendant plus de quatre ans. Autrement dit aussi, l’Etat français est en faillite, comme le disait déjà François Fillon en 2007.

Peut-on continuer comme ça ?

Evidemment, non ! Demain, les nouvelles générations qui arriveront sur le marché du travail (les « nouveaux entrants »), devront à la fois supporter le poids de cette dette colossale, financer la retraite des aînés et faire face au coût de la grande dépendance. Le tout, avec la perspective de percevoir des pensions moindres que les générations antérieures, alors que les politiques n’auront cessé de leur vanter les bienfaits de la « solidarité intergénérationnelle », qui s’exprime à travers la répartition. Plus le mensonge est gros, mieux il passe… jusqu’à ce que la réalité s’impose contre les mirages de la communication.

Le but est donc financier et il est inutile de le dissimuler aux Français, sauf pour sauver à tout prix le principe du « tout répartition ». Que l’on passe au régime à points ou que l’on conserve le système des annuités, il faut s’attendre à devoir faire des efforts. On n’efface pas d’un revers de main une ardoise de 8 000 euros, surtout quand le rapport démographique cotisants/pensionnés est de plus en plus défavorable.

Or, pour l’instant, les seuls régimes de retraite qui équilibrent leur budget ressortissent au secteur privé – y compris l’Agirc Arrco, qui fonctionne déjà à points. Ces régimes ont été brutalement réformés en 1993, tandis que ceux du public, très onéreux et financés par les contribuables, ne l’ont été que très progressivement et à la marge.

Une politique du « un poids, deux mesures » en faveur du secteur public

Elle s’est poursuivie jusqu’à présent. Ainsi, depuis le 1er janvier 2019, en vertu de l’accord Agirc Arrco du 30 octobre 2015, les salariés du privé qui atteignent l’âge fixé pour la liquidation de leur retraite à taux plein, doivent repousser leur départ d’un an pour échapper au malus de 10 % qui, sinon, frappe leur pension pendant trois ans. Par conséquent, pour ces salariés du privé, l’âge légal de départ sans malus est au minimum à 63 ans. En outre, plusieurs mesures ont été appliquées, qui tendent à augmenter les cotisations et à diminuer les pensions (baisse du rendement à 6 %, indexation un point sous l’inflation, hausse du taux d’appel des cotisations, etc.).

On est loin des régimes spéciaux de la SNCF et de la RATP, qui permettent à leurs bénéficiaires de partir plus tôt avec une pension à taux plein, représentant au minimum 75 % du traitement des six derniers mois et garantie par l’Etat !

Le gouvernement s’est donc officiellement fixé un deuxième objectif : instaurer l’équité entre tous les retraités, à partir du principe qu’un euro cotisé ouvre les mêmes droits à la retraite. Mais dès les « concertations » publiques organisées par le haut-commissaire Jean-Paul Delevoye, la question de l’équité entre régimes de retraites du privé et du public était prudemment passée sous silence.

Voilà des années que Sauvegarde Retraites le répète : si l’on veut sauver les retraites, il est indispensable de réaliser une réforme systémique axée sur la liberté et la responsabilité de tous les affiliés, qui doit concerner aussi bien les salariés du public que ceux du privé. Et même, en priorité ceux du public, si l’on considère :

  • d’une part, qu’aucun sacrifice ne leur a véritablement été demandé jusqu’à présent (les hausses de cotisations et les différentes mesurettes qui leur ont été appliquées ont été systématiquement et souvent généreusement compensées)
  • et, d’autre part, que les maîtres d’œuvre des différentes réformes paramétriques qui les ont concernés étaient eux-mêmes affiliés aux régimes spéciaux – et donc à la fois juges et parties.

Les syndicats qui appellent à la grève ne l’ignorent pas. Ils mentent éhontément lorsqu’ils prétendent se battre pour l’ensemble des travailleurs, du privé comme du public. Ils s’étaient déjà servis de cet alibi en 1995, lorsque Alain Juppé avait voulu étendre à leurs régimes spéciaux la réforme Balladur appliquée aux salariés du privé deux ans auparavant. On a eu l’occasion, depuis, de voir ce qu’il en était.

Ne réformer aujourd’hui que les régimes du privé, en protégeant une fois de plus ceux du public, reviendrait à renoncer aux deux objectifs du gouvernement.

  • D’une part, à l’objectif prétexte de l’équité, auquel le premier ministre Edouard Philippe se montre d’ores et déjà prêt à renoncer au bénéfice de nouvelles mesures sparadrap – un report de la durée de cotisation, notamment, remédierait temporairement au déficit, mais priverait le régime à points de la souplesse et de la liberté de choix qu’il autorise.
  • D’autre part, à l’objectif inavoué, budgétaire, car les régimes complémentaires du privé, au moins, sont aujourd’hui à l’équilibre. Les économies à réaliser doivent donc être cherchées ailleurs, du côté des régimes spéciaux du public, qui sont payés par les contribuables, creusent la dette en raison de leur poids sur le budget de l’Etat et représentent l’essentiel de la dette-retraite.
  • S’ils ne veulent pas payer une fois de plus les pots cassés d’une réforme « systémique » avortée, les salariés du privé doivent donc exiger que les mesures qui seront adoptées concernent en priorité les agents publics, fonctionnaires et employés de l’Etat.


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